Qu’est-ce qui peut nous pousser à (re)venir à Tokyo ? La culture, la gastronomie, l’histoire, l’art de vivre ? Bien sûr, les raisons ne manquent pas. Mais il y en a une autre, plus intime, qui attire irrésistiblement certains voyageurs vers la capitale japonaise : la passion. Une passion que Tokyo élève presque au rang de culte, au point d’exercer une fascination quasi divine sur les collectionneurs. Si la ville fait tourner la tête des plus matérialistes (ou, disons-le avec un peu plus de poésie, des amoureux des belles choses), c’est qu’elle se déploie comme un terrain de chasse tentaculaire pour les passionnés de tous horizons. Jeux vidéo, figurines… ? Non, vinyles ! Partons ensemble traquer le disque sauvage dans les bacs tokyoïtes.

Petite parenthèse personnelle
Permettez-moi, d’abord, une courte digression (le temps de m’allonger sur le divan et d’évoquer l’enfance). Ma première grande passion, le jeu vidéo, est née très tôt, le jour où j’ai rencontré Sonic. J’avais six ans lorsque la Master System de Sega a fait son entrée dans le salon familial. La seconde, tout aussi dévorante, est venue avec les vinyles. Elle s’est nourrie d’un amour précoce pour la musique électronique et la culture DJ. À une époque où ni le MP3 ni le streaming n’existaient encore, le vinyle régnait en maître sur cet univers de rythmes saccadés. Il était donc presque inévitable que deux platines et une table de mixage finissent, un jour, par prendre leurs quartiers sur le bureau du lycéen que j’étais.

C’est ainsi qu’est née ma passion pour le vinyle, et avec elle une collection de disques qui ne s’est jamais vraiment essoufflée. Autant dire que vivre à Tokyo, comme vous allez le découvrir, n’a aucune chance d’éteindre le feu de cette passion.
L’art de la chasse aux vinyles de seconde main à Tokyo
La capitale japonaise est une oasis inestimable pour les fanatiques du marché du vinyle de seconde main. Graal absolu pour la recherche endiablée de la pièce manquante tant désirée, Tokyo rend véritablement addicts tous les amoureux des galettes de cire noire.
Le vinyle, un objet de collection
La capitale nippone offre un choix exceptionnel de magasins de vinyles d’occasion éparpillés sur toute son immensité, rendant la chasse encore plus excitante. Et, à mon humble avis, Tokyo dépasse les autres grandes villes du vinyle sur deux points, difficilement contestables. En premier lieu, les Japonais sont des collectionneurs fous qui ont le respect des objets et des choses ancré dans leur ADN. Qu’importe le genre musical, qu’importe l’âge de la galette, il est très souvent aisé au Japon de tomber sur la perle rare entretenue dans des conditions optimales. Il est courant de tomber nez à nez avec une rareté de l’autre siècle et de découvrir avec excitation et stupeur que le vinyle frôle le “mint”.

Après des années passées à écumer les bacs tokyoïtes, je peux l’affirmer : au Japon, cela arrive plus souvent qu’espéré. On dépose alors sa trouvaille sur la platine du magasin pour en avoir le cœur net. Et la surprise est souvent au rendez-vous : seul un très léger craquement sporadique vient parfois chatouiller le tympan. La chasse aux vinyles à Tokyo est une expérience à part : c’est l’assurance de faire fondre sa wantlist, pourtant fournie, en quelques bacs.
Un rapport unique aux vinyles
En second lieu, la chasse aux disques tokyoïte est un art qui est embelli par le service proposé par les acteurs du marché. Encore une fois, qu’importe le style, tous les magasins prennent le soin de proposer une expérience sensorielle et pratique à la limite de la perfection. A quelques exceptions près, chaque vinyle du monde de l’occasion est sous pochette plastique. C-H-A-Q-U-E vinyle. Les pochettes en carton des ep et lp sont ainsi protégées des coups de doigts rapides et des manipulations dans les bacs par les chercheurs sous adrénaline. Dans certains magasins, on vous rappelle gentiment de ne pas faire retomber trop violemment le vinyle dans le bac. On le répète, l’objet est roi.

JET SET Shimokitazawa
STORE- Japan, 〒155-0031 Tokyo, Setagaya City, Kitazawa, 2 Chome−33−12 柳川ビル 201号
- ★★★★☆
L’art du service est également poussé à son paroxysme avec un système d’étiquettes très pratiques pour les coups d’œil vifs et véloces, système qui comprend aussi des codes couleur qui changent selon la chronologie des entrées des nouveaux vinyles d’occasion. Les fouilleurs réguliers (comme moi !) peuvent ainsi directement savoir quels vinyles viennent de fleurir dans le champ des bacs de seconde main, sans perdre leur temps à redécouvrir les galettes d’une session précédente. Et même si les rayons rock, jazz ou encore J-pop remportent la palme du choix, l’offre techno-house est tout aussi remarquable. Ce n’est vraiment pas pour rien que le Japon est un eldorado pour les amateurs de vinyles.

HMV record shop Shibuya
POINT OF INTEREST- Japan, 〒150-0042 Tokyo, Shibuya, Udagawacho, 36−2 1F/2F
- ★★★★☆
Les bonnes adresses pour la chasse aux vinyles dans la capitale
Selon le temps imparti à la recherche de disques lors d’un séjour à Tokyo, il est agréable de connaître les bons plans et les lieux incontournables pour un bref aperçu du monde du vinyle dans la capitale, sans parcourir de nombreux kilomètres pour quadriller la ville.
Les quartiers et magasins phares
Pour un court séjour, certains quartiers s’imposent d’emblée : Shibuya, Shimokitazawa, Shinjuku, Kichijoji ou encore Koenji, pour ne citer que les plus emblématiques. En se concentrant sur ces zones de la capitale, le passionné de vinyles accède aux disquaires les plus fournis en galettes, à commencer par l’incontournable chaîne Disk Union. Véritable institution, Disk Union s’est emparée de Tokyo via ses multiples adresses, souvent organisées par thématiques musicales : ici le rock, là le jazz, plus loin la techno…. Lorsque l’on a un genre de prédilection bien arrêté, savoir précisément où se rendre permet de gagner un temps précieux et d’optimiser la chasse. À titre personnel, Disk Union reste le souverain incontesté de la culture vinyle dans la capitale, avec une affection toute particulière pour ses boutiques, ou parfois ses étages entiers, dédiés à la musique électronique.
Disk Union Shinjuku Second Hand Record Store
STORE- Japan, 〒160-0022 Tokyo, Shinjuku City, Shinjuku, 3 Chome−17−5 T&TⅢビル 3階
- ★★★★☆

Ella Records
STORE- 1 Chome-14-10 Nishihara, Shibuya, Tokyo 151-0066, Japan
- ★★★★☆
Mais comme tout roi, il s’entoure de fidèles vassaux. Dans les quartiers cités plus haut, l’offre est tout simplement vertigineuse. Une pléthore de disquaires indépendants jalonne les quartiers de Shibuya, comme l’excellent Ella Records, de Shimokitazawa, avec Jet Set Records, ou de Shinjuku, avec Record City.

Tower Vinyl Shibuya
STORE- Japan, 〒150-0041 Tokyo, Shibuya, Jinnan, 1 Chome−22−14 6F
- ★★★★☆
À leurs côtés, des enseignes plus imposantes complètent le tableau : Tower Records et ses étages entiers consacrés aux disques, Face Records, HMV ou encore RECOfan. Tokyo regorge littéralement de magasins de vinyles, au point de donner le tournis au chineur le plus aguerri. Et la capitale aime aussi surprendre ceux qui prennent le temps de sortir des sentiers battus. À condition d’élargir un peu le périmètre, d’autres adresses remarquables attendent les passionnés dans des zones plus excentrées, comme l’incroyable VDS, accessible en train depuis Kita-Senju.

VDS
POINT OF INTEREST- Japan, 〒125-0002 Tokyo, Katsushika City, Nishikameari, 3 Chome−26−4 SKWAT
- ★★★★☆
Les autres alternatives, moins connues
La grande famille des enseignes OFF (Book Off, Hard Off, Hobby Off et consorts) constitue un terrain de chasse prisé des amateurs de jeux vidéo, d’électronique, de manga ou de jouets. Omniprésente à travers l’archipel, la chaîne décline ses boutiques d’occasion selon des thématiques bien identifiées, comme leurs noms l’indiquent clairement. Pourtant, rien ne laisse présager, au premier abord, l’ampleur de l’offre musicale que l’on peut y dénicher. De nombreux magasins abritent en effet des rayons CD et vinyles souvent très bien fournis. Certes, l’organisation n’atteint pas la rigueur des disquaires spécialisés, mais la fouille des étagères n’en demeure pas moins plaisante. Les prix restent accessibles, les genres populaires sont largement représentés et les bonnes surprises fréquentes. Pour maximiser vos chances, mieux vaut privilégier les Book Off, Book Off Super Bazaar et Hard Off.

BOOKOFF SUPER BAZAAR SEIYU Omori Store
MOVIE RENTAL- Japan, 〒140-0013 Tokyo, Shinagawa City, Minamioi, 6 Chome−27−25 西友大森 3F
- ★★★☆☆
Les chineurs de tous horizons le savent bien : au Japon, les marchés aux puces sont aussi des terrains favorables pour dénicher de réjouissantes petites trouvailles, à l’image du célèbre Tokyo City Flea Market de Shinagawa. Ces rendez-vous relèvent toutefois d’une véritable loterie. Impossible de prévoir sur quoi l’on va tomber. Mais plus le marché est vaste, plus les chances de croiser un stand proposant des vinyles augmentent.
Tokyo City Flea Market
POINT OF INTEREST- 2 Chome-1 Katsushima, Shinagawa City, Tokyo 140-0012, Japan
- ★★★★☆
Quant aux résidents du Japon, les plateformes en ligne comme Mercari ou Yahoo Auctions (accessible depuis l’étranger via Buyee) constituent également des options incontournables pour dénicher un disque convoité, souvent à des prix plus avantageux qu’en boutique. Sur Mercari, la négociation est parfois possible ; sur Yahoo Auctions, il n’est pas rare de remporter une enchère à un tarif étonnamment bas. Ici aussi, la chance fait partie du « voyage ».
Le vinyle à Tokyo, entre ruine et plaisir
Le marché de l’occasion a beaucoup été évoqué jusqu’à présent, tant il constitue un univers absolument fascinant, capable à lui seul de justifier un voyage. Mais le Japon ne se résume pas à cet eldorado de la seconde main : il s’impose également comme une destination de choix pour le vinyle neuf, avec une offre pléthorique et des éditions japonaises exclusives qui font tourner la tête des collectionneurs.


Difficile de ne pas évoquer ces fameuses bandes obi, délicatement posées autour des pochettes, qui ajoutent une touche d’élégance et de singularité. Un véritable plaisir pour les yeux. La réputation des pressages japonais n’est d’ailleurs pas usurpée, en particulier pour certaines anciennes éditions audiophiles à la qualité sonore remarquable. Mais cet attrait a un prix : le coût des vinyles neufs au Japon ne cesse d’augmenter. Si la faiblesse actuelle du yen réjouit les visiteurs étrangers, les amateurs locaux, eux, doivent composer avec cette réalité.
THE MUSIC BAR -CAVE SHIBUYA-
BAR- Japan, 〒150-0002 Tokyo, Shibuya, 1 Chome−15−12 B1F LAIDOUT SHIBUYA
- ★★★★☆
Entre les disques d’occasion rares qu’on ne peut se résoudre à laisser passer, les pressages nippons neufs qui ne cessent de venir enrichir les rayons des disquaires, et les nombreux bars audiophiles entièrement dédiés au vinyle (comme l’excellent Cave à Shibuya), vivre sa passion pour cet objet sonore à Tokyo relève du rêve éveillé, un rêve qui ne laisse intacts ni l’âme… ni le porte-monnaie.