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Mon Japon : une semaine dans ma vie de freelance à Tokyo

En vedette FEATURED Mon Japon Tokyo
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Ce mois-ci, dans notre série Mon Japon, Julien Loock, éditeur pour Voyapon, nous fait découvrir une semaine de sa vie de freelance dans la capitale nippone.

Après mes collègues anglophones et ma collaboratrice Coline, à mon tour de me prêter au jeu de la semaine type au Japon. Freelance, spécialisé dans le journalisme et la rédaction de contenus consacrés au Japon, je pourrais dire que mes semaines se suivent… mais ne se ressemblent jamais tout à fait. Je dois aussi l’avouer : après presque dix ans au Japon, et avec une petite fille débordante d’énergie, mes semaines se sont doucement métamorphosées. Moins aventurières, sans doute. Plus attentives aux bonheurs simples du quotidien, surtout.

Pendant longtemps, j’ai vécu sur les routes (enfin, surtout sur les rails) à sillonner l’Archipel pour des projets aussi variés qu’enthousiasmants. Ces années-là m’ont mené dans 45 des 47 préfectures du pays. Des années de découvertes inoubliables. Puis les choses ont évolué. Des missions plus régulières, plus stables (un luxe appréciable quand on est papa freelance) m’ont peu à peu ancré davantage à mon bureau qu’aux quais de gare.

Aujourd’hui, je savoure le calme relatif de mes journées : travailler en musique, organiser mon emploi du temps à ma guise, lever les yeux de l’écran pour attraper un fragment de vie tokyoïte. J’aime cette présence à la maison, cette liberté maîtrisée, cet équilibre construit au fil du temps.

Ma semaine est sans doute plus structurée qu’avant, rythmée par des collaborations fixes et des échéances bien définies. Mais à l’aube de mes quarante ans, cet équilibre me va comme un gant. Et Tokyo, comme le reste du Japon, continue de m’offrir des parenthèses toujours aussi captivantes.

Lundi, dans les starting blocks

Inutile de préciser qu’en tant que parent, le tempo de mes journées s’accorde d’abord avec celui de l’école. Le réveil sonne tôt, le petit-déjeuner ne se prépare (malheureusement) pas tout seul et il ne faut surtout pas rater le bus scolaire. La course du matin est bien rodée, du lundi au vendredi. Une mécanique hebdomadaire parfaitement huilée. Ce que j’aime avec le lundi, c’est que, comme dans un jeu vidéo, la barre d’énergie est souvent au maximum, rechargée par un week-end salvateur. J’en fais donc l’une de mes journées les plus intenses. Je passe en revue les emails, je dresse la liste des tâches, je hiérarchise, je planifie. J’attaque la semaine en fanfare, avec l’ambition d’abattre un maximum de travail pour alléger les jours suivants ; du moins, en théorie.

Mon bureau de freelance

En effet, les projets ont cette fâcheuse tendance à tomber sans prévenir. Il faut alors jongler entre les priorités établies… et les nouvelles priorités, toujours plus urgentes que les précédentes. Vous voyez le tableau. Une règle cependant : éviter de rester vissé à mon écran toute la journée. Et pour ça, vive la pause déjeuner. Aucun horaire imposé quand on est freelance, mais je tiens à refermer l’ordinateur et à m’offrir une vraie coupure. Marcher un peu, respirer, changer de décor. Au Japon, les petites cantines de quartier ne manquent pas, et le choix est souvent délicieux. Ce midi, ce sera un teishoku classique : poulet frit, riz, soupe miso. Simple, abordable, efficace. Et toujours ce petit parfum de dépaysement, même après toutes ces années.

Teishoku au Japon

L’après-midi fait écho à la matinée : concentration, rédaction, corrections, appels parfois. Même combat. Puis la journée bascule doucement. Retour de ma fille, devoirs, préparation du dîner, discussions en famille. Et enfin, la soirée détente, souvent manette en main. Rien de très surprenant pour ceux qui ont déjà lu mes articles sur Voyapon : le 10ème art fait partie de mon équilibre.

Mardi, un parfum de lundi

Je dois l’avouer : mon mardi ressemble souvent beaucoup à mon lundi. La barre d’énergie commence peut-être à perdre un ou deux points, mais la motivation, elle, reste au beau fixe. Alors je continue, tête dans le guidon, porté par l’élan du début de semaine. Articles à rédiger, à traduire ou à relire, mises en page à finaliser… Car oui, en parallèle du journalisme, je travaille aussi comme graphiste freelance. La PAO fait aussi partie de mon quotidien au Japon.

Platine vinyle

Quand je travaille, la musique n’est jamais loin. Être à la maison, c’est aussi ce luxe-là : troquer les écouteurs contre de vraies enceintes, sans craindre de déranger qui que ce soit. Ma journée est rythmée par de petits allers-retours entre le bureau et la platine, à la recherche du disque idéal. Un fond d’electronica ambient quand l’écriture se fait plus contemplative, presque poétique, pour raconter le Japon. Une IDM plus cérébrale quand il s’agit de designer, de structurer, de créer. Chaque projet a sa bande-son.

À midi, rebelote : je ferme l’ordinateur et je m’éclipse. Cette fois, j’enfourche mon vélo direction un petit ramen-ya du quartier. En hiver, difficile de résister à un bol fumant et réconfortant. Quelques minutes au comptoir, la chaleur du bouillon, le brouhaha discret, et me voilà rechargé pour l’après-midi. Le reste de la journée ressemble comme deux gouttes d’eau à la matinée, à ceci près qu’une mission bien moins créative s’invite au programme : les courses. Un réfrigérateur qui se remplirait tout seul serait, à mon sens, une avancée majeure pour l’humanité. Et puis, comme toujours, la journée s’achève sur l’essentiel : les moments en famille. Simples, précieux, et toujours aussi réjouissants.

Mercredi, le pic de la semaine

Le mercredi, c’est un peu le boss final du jeu vidéo… placé en plein milieu du niveau. Deux shifts réguliers de plusieurs heures dans le journalisme, l’un à midi, l’autre en soirée, viennent structurer la journée. Mais ce serait trop simple si cela s’arrêtait là. Le mercredi, école française oblige, la journée de ma fille s’arrête à la matinée. Et pour pimenter le tout : piscine l’après-midi. Autant dire que l’organisation est millimétrée. Timing serré, agenda optimisé, transitions chronométrées. Une véritable horloge suisse… version papa freelance.

Ce jour-là, pas de déjeuner tranquille au comptoir d’une cantine de quartier. C’est souvent repas à la maison, improvisé avec ce que le frigo veut bien offrir, ou escapade stratégique au konbini le plus proche pour un lunch sur le pouce. Et je dois avouer une chose : entrer au konbini le ventre qui crie famine reste un petit plaisir coupable du quotidien. On sait exactement ce qu’on va y trouver, et pourtant l’hésitation demeure intacte. Onigiri ? Pizza-man bien chaud ? Salade pour se donner bonne conscience ? Faut-il s’aventurer dans le rayon délicieusement dangereux des douceurs pour attraper un taiyaki à la crème ? Le konbini, quand on est freelance, ce n’est pas un cliché. C’est une stratégie de survie au Japon.

Konbini pour le lunch

Le mercredi file à toute vitesse. Je travaille sans trop lever les yeux de l’écran, concentré, efficace, presque en mode automatique. Et j’attends ce moment précis où la journée bascule enfin : quand les deadlines s’effacent et que la détente reprend ses droits.

Jeudi, l’après-mercredi

Le début de semaine intense désormais derrière moi, et le mercredi enfin vaincu, je peux réintroduire quelques respirations dans l’agenda. Le travail acharné des premiers jours a porté ses fruits : les échéances sont tenues, les urgences maîtrisées. Je peux modeler mon emploi du temps et m’offrir une escapade tokyoïte un peu plus longue, savourer un fragment de Japon entre deux obligations.

Encore une matinée studieuse (rédaction, mise en ligne d’articles et relectures) pour libérer l’esprit et alléger la pression. C’est l’un des privilèges du freelance : accélérer franchement quand il le faut, puis lever le pied selon son envie. Aujourd’hui, je choisis de ralentir.

Dagashi-ya dans la capitale

Mon fidèle deux-roues pour compagnon, je passe par le konbini attraper une salade que je déguste sur un banc de parc, sous un rayon de soleil timide mais bienvenu. Le simple fait d’être dehors, en pleine journée, a un goût de liberté. Je me perds ensuite dans les ruelles résidentielles de Tokyo, sans itinéraire précis. Je m’arrête, comme au premier jour, devant la vitrine d’une petite dagashi-ya, ces boutiques de bonbons d’un autre temps, un peu désuètes, infiniment attachantes. Errer sans but est un régal.

Prunier dans les rues de Tokyo

Les pruniers sont en fleurs, ajoutant à la balade une touche de poésie saisonnière. Je poursuis ma route, fais un crochet par un Hard-Off pour jeter un œil aux arrivages retrogaming (on ne se refait pas), puis sacrifie quelques pièces de 100 yens dans un game center pour tenter d’attraper un porte-clés absolument indispensable à l’effigie de la première PlayStation, évidemment.

La journée s’achève dans un izakaya du quartier : bière fraîche, edamame, quelques brochettes de yakitori. La fin de semaine approche. Il faut savoir marquer le coup.

Vendredi, la transition

J’aime le vendredi. Il y a cette légèreté au réveil, cette sensation gratifiante que la ligne d’arrivée est en vue et que le week-end commence déjà à se dessiner. L’air semble plus doux. Le vendredi matin est consacré aux finitions : boucler les projets en cours, répondre aux derniers emails, gérer ces urgences audacieuses qui osent parfois tomber à quelques heures du week-end. À midi, je m’occupe de mon dernier shift régulier de la semaine, l’esprit concentré mais détendu.

Et si la semaine l’autorise, comme celle-ci, je m’offre le luxe d’un vendredi après-midi libre. Un petit cadeau personnel pour conclure plusieurs jours intenses. Direction Shibuya, terrain de jeu inépuisable. J’y flâne de disquaire en disquaire, à la recherche de la pépite inattendue. J’ai d’ailleurs longuement raconté cette douce addiction dans un article pour Voyapon le mois dernier.

Chasse aux vinyles à Tokyo

Déambuler dans les rues de Shibuya, un morceau de techno soigneusement choisi dans les oreilles, passer d’un bac de vinyles à l’autre, fouiller, hésiter, découvrir… Ce rituel me satisfait profondément. Même après des années à arpenter ses trottoirs, le quartier continue de m’hypnotiser.

Puis le vendredi soir approche, et avec lui l’un de mes moments favoris : l’apéro en famille. Je sélectionne quelques bières artisanales japonaises, fais un détour par une fromagerie (où je laisse volontiers une petite part de mon salaire), et complète le panier au Food Show de la gare, toujours bien achalandé.

De retour à la maison, un vinyle tourne sur la platine, la lumière se fait plus douce, l’appartement ralentit. La semaine de travail est – la plupart du temps – derrière moi. On peut alors glisser tranquillement vers le week-end, l’esprit léger.

Samedi, le temps libre

En tant que freelance, le week-end peut parfois garder un parfum studieux. Il m’est arrivé de travailler régulièrement le samedi ou le dimanche, de sauter dans un train pour un reportage à l’autre bout du pays. Mais l’équilibre actuel me permet, la plupart du temps, de préserver ces deux jours comme une parenthèse entière. Les réveils sont éteints. Les yeux s’ouvrent plus tard. Le samedi matin a cette douceur particulière qui donne envie d’enfiler ses chaussures pour aller chercher du pain à la boulangerie française du quartier (on ne renie pas ses racines si facilement).

Les devoirs terminés, une partie endiablée de Mario Kart World plus tard, il est temps de décider de la suite. Tokyo est une source d’inspiration inépuisable : il suffit de monter dans un train local pour que la journée prenne une tournure inattendue.

La tour de Tokyo depuis un taxi

Aujourd’hui, cap sur un restaurant de curry qui sert à la pression des bières artisanales japonaises, un duo étonnant et absolument fabuleux. Puis direction Azabudai Hills, pour une halte dans une élégante librairie accueillant temporairement les œuvres de Mateusz Urbanowicz. Cet artiste saisit avec une infinie délicatesse la beauté fragile et impermanente des paysages urbains japonais. Feuilleter ses livres à la maison est déjà un plaisir ; découvrir ses illustrations en grand format l’est plus encore.

Exposition à Tokyo

Comme un clin d’œil saisonnier, quelques kawazu-zakura surgissent au coin d’une rue. Ces cerisiers précoces déploient leurs fleurs d’un rose éclatant devant la silhouette iconique de la Tokyo Tower. Une scène presque irréelle, emblématique, qui rappelle pourquoi le Japon fascine autant.

Sakura précoces au Japon

La journée s’achève paisiblement. Quelques petits plats nippons achetés en chemin, dégustés dans le cocon du foyer. Un vinyle en fond sonore. Le rythme ralentit, les conversations s’étirent.

Dimanche, synonyme d’exploration

On a beau avoir rédigé avec passion un nombre incalculable d’articles sur le Japon, ce pays reste une source d’inspiration inépuisable. Parce que la connaissance absolue n’existe pas, j’aime, de temps à autre, pousser la porte d’une librairie pour dénicher un ouvrage proposant des idées d’itinéraires autour de Tokyo. Ces lectures éveillent toujours en moi une irrépressible envie de départ. C’est précisément le cas aujourd’hui. Le temps est résolument printanier, l’air doux, presque enivrant. En famille, nous voilà partis en direction de la péninsule de Miura, à un peu plus d’une heure de train de Shinagawa. J’avais soigneusement imaginé notre parcours à partir du livre… avant que la réalité ne décide d’en écrire une toute autre version.

S'inspirer dans livre pour ses itinéraires au Japon

La foule sur le quai m’avait déjà mis la puce à l’oreille. Quelque chose se trame. Dans le train, les affiches aux nuances de rose, couvertes de sakura en fleurs, confirment mon intuition : la destination du jour n’est pas anodine en cette saison. Là où je pensais trouver une balade tranquille se tient en réalité le festival des cerisiers de Miura Kaigan.

Et, hasard parfait, c’est le week-end de pleine floraison. À la sortie de la gare, de somptueux kawazu-zakura nous accueillent, éclatants, presque irréels. Sous leurs branches d’un rose vibrant, une foule joyeuse photographie, flâne, déguste des spécialités proposées par les stands.

Portés par le mouvement, nous avançons vers un spectaculaire tunnel de sakura composé de près d’un millier d’arbres, avant de faire halte au parc Komatsugaike. Assis entre champs cultivés et quartiers résidentiels, nous savourons des yakisoba fumants. Le contraste est saisissant. Nous étions venus chercher le calme d’une escapade discrète ; nous nous retrouvons au cœur d’un spectacle saisonnier grandiose. Une surprise précieuse, inattendue, qui laisse une empreinte durable.

Surprenant Japon

Ainsi s’achève ma semaine, de la plus belle des manières. Un hommage à la beauté à la fois permanente et éphémère d’un Japon infiniment attachant.

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Julien Loock

Après des années d’allers-retours entre Paris et Tokyo, je décide, fin 2016, de poser ma valise pour de bon dans la capitale nippone. Grâce à la liberté du journalisme freelance, je prends plaisir à arpenter régulièrement l’Archipel en train, avec ma plume et mon carnet griffonné, pour assouvir ma soif de découverte et élargir mes connaissances sur ce pays si fascinant.

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