Niché au cœur du vaste parc verdoyant de Koganei, loin des gratte-ciel du centre de Tokyo, le Musée d’architecture en plein air d’Edo-Tokyo apaise le rythme de la ville et permet à son passé de rester concrètement présent. Ouvert en 1993 en tant qu’annexe du Musée d’Edo-Tokyo, ce site a été créé pour préserver des bâtiments qui ne pouvaient plus être conservés à leur emplacement d’origine, victimes de projets de réaménagement, de catastrophes naturelles ou de l’évolution des besoins sociaux. S’étendant sur plus de sept hectares, il rassemble 30 bâtiments datant de la période Edo jusqu’au milieu de l’ère Showa, soigneusement déplacés, reconstruits et réhabités à l’aide d’objets, de textures et d’ambiances.
Alors que je pénètre dans l’enceinte, j’ai l’impression de franchir un seuil invisible. Le Tokyo moderne s’estompe, remplacé par des allées de gravier, des façades en bois et le léger craquement des planchers. L’architecture devient un outil narratif, me guidant à travers des siècles de transformation urbaine.
La zone centrale : pouvoir, cérémonie et transition
Je commence par la zone centrale, où l’architecture reflète l’autorité, le raffinement et les tournants historiques. L’ancien Hall Kokaden, qui sert aujourd’hui de centre d’accueil des visiteurs, a été construit à l’origine pour les célébrations du 2600e anniversaire de la lignée impériale japonaise en 1940. Sa simple présence témoigne de l’usage symbolique de l’architecture dans la construction de la nation moderne. À proximité se dresse l’ancien mausolée Jishoin, datant de 1652. Construit par le maître charpentier du shogunat Kora Muneyoshi, il incarne la sobriété solennelle de l’architecture religieuse du début de l’époque d’Edo.

La maison de Takahashi Korekiyo est sans doute le site le plus chargé d’émotion. Achevée en 1902, elle marie le design japonais à des influences occidentales primitives, notamment des fenêtres en verre, qui constituaient encore une nouveauté à l’époque. À l’étage, dans la pièce où l’ancien premier ministre fut assassiné lors de l’incident du 26 février 1936, l’histoire semble soudainement proche et humaine. L’idéologie politique, l’architecture et la vie privée s’entrecroisent ici avec une clarté saisissante.
La zone Ouest : banlieue, modernité et expérimentation
Quand on se dirige vers l’ouest, l’atmosphère change. Les fermes de Musashino côtoient des résidences de banlieue façonnées par l’influence occidentale. La ferme de la famille Tsunashima, avec son toit de chaume et son foyer encastré, incarne la vie agricole de la région. Des bénévoles allument encore des feux pour fumiger le toit, emplissant l’air d’une légère odeur de charbon de bois. À l’intérieur, l’agencement témoigne du travail saisonnier, de la hiérarchie familiale et de la continuité.


La maison de Kunio Maekawa, construite en 1942, présente un contraste saisissant. Conçue dans le cadre des restrictions imposées pendant la guerre, sa clarté moderniste semble étonnamment contemporaine. Maekawa, ancien apprenti de Le Corbusier, démontre comment l’architecture japonaise absorbe les idées du monde sans perdre sa retenue.


Le studio photo Tokiwadai illustre un autre aspect de la vie moderne. Il a été construit en 1937 dans un style Art déco et ses grandes fenêtres orientées au nord inondent l’intérieur d’une lumière douce et indirecte, soigneusement conçue pour la photographie de portrait. Avant que les appareils photo ne deviennent des objets courants, des studios comme celui-ci jouaient un rôle social crucial. Les familles s’y rendaient vêtues de leurs plus beaux habits pour marquer des étapes importantes (remises de diplômes, mariages, départs pour la guerre).

Ce qui se dégage de la Zone Ouest, c’est une mosaïque de transitions. En la parcourant, je suis frappé par la façon dont le musée a su saisir Tokyo en mouvement, testant des formes et des modes de vie devenus emblématiques de la ville moderne, tout en conservant les traces tangibles de son histoire.
La zone Est : vie dans les quartiers populaires et mémoire collective
En pénétrant dans la Zone Est, j’ai l’impression d’entrer dans un quartier où le temps s’est momentanément arrêté. La rue étroite de Shitamachi Nakadori se déploie dans une intimité paisible, avec ses bâtiments serrés les uns contre les autres, aux façades modestes et fonctionnelles, typiques du centre-ville de Tokyo au début de l’ère Showa.

Ce qui me frappe immédiatement, c’est la façon dont l’architecture ici répond aux besoins quotidiens plutôt qu’à des idéaux. Les boutiques s’ouvrent directement sur la rue, les seuils sont bas et les intérieurs semblent proches du corps. La papeterie Takei Sanshodo m’attire instinctivement. Sa caractéristique la plus frappante réside dans un mur entièrement recouvert de petits tiroirs en bois, qui contenaient autrefois du papier, des pinceaux ou de l’encre. C’est une image qui me semble étrangement familière. Hayao Miyazaki s’est, comme on le sait, inspiré de ce mur précis pour concevoir la chaufferie de Kamaji dans Le Voyage de Chihiro (2001). Quand on se tient devant lui, le lien saute aux yeux.

À vrai dire, une grande partie du Voyage de Chihiro semble trouver un écho dans cette rue. La ville légèrement désorientante, vide et étrange qui ouvre le film s’inspire visuellement de Shitamachi Nakadori elle-même. À quelques bâtiments seulement de Takei Sanshodo se trouve Maruni Shoten, un magasin d’ustensiles de cuisine dont la façade ressemble fortement à celle d’une boutique vue dans le film. Cette ressemblance, qui n’est ni une commémoration ni un hommage, existe simplement parce qu’elle est ancrée dans la réalité matérielle que Miyazaki a observée et assimilée.


Ce lien semble particulièrement approprié compte tenu de l’emplacement du musée. Le Studio Ghibli est basé dans la ville voisine de Koganei, et Miyazaki fréquente depuis longtemps le musée comme source d’inspiration. Sa relation avec le site va au-delà de l’observation : il a même conçu Edomaru, la mascotte du musée, symbole du dialogue entre architecture, imagination et narration.

Plus loin dans la rue, Kodakara-yu, les bains publics construits en 1929, constituent le cœur du quartier en termes de rituels et de vie communautaire. À l’intérieur, un mont Fuji en peinture, serein et attentif, s’élève au-dessus des bains vides. Ce sento a notamment inspiré les bains publics du film Le Voyage de Chihiro, et pourtant, ici, dépouillé de toute fantaisie, il semble encore plus imposant. Les bains publics étaient autrefois des espaces sociaux essentiels, des lieux où les frontières entre vie privée et vie communautaire s’estompaient. Debout à l’intérieur de Kodakara-yu, je peux presque entendre les échos des conversations, les éclaboussures de l’eau et le rythme de la vie quotidienne.

La Zone Est n’est pas isolée du reste du récit du Musée d’architecture en plein air d’Edo-Tokyo. À proximité, le toit rouge en pente de la Maison De Lalande apporte une touche occidentale, tandis que la maison moderniste de Kunio Maekawa me rappelle que la transformation de Tokyo n’a jamais été linéaire. Même le tramway vintage, qui circulait autrefois à Shibuya, prolonge le sentiment de mouvement et de connexion au-delà de la rue elle-même.
Ce qui me marque le plus en parcourant ce quartier, c’est le sentiment que ces bâtiments sont habités par la mémoire. Chaque devanture, chaque sento et chaque enseigne invitent à imaginer les vies qui se sont déroulées ici autrefois. La Zone Est invite à la flânerie, à la reconnaissance et à l’imagination. Ce faisant, elle permet aux enfants comme aux adultes de se perdre doucement et volontiers dans le temps.
L’architecture, mémoire de la ville
Ce qui distingue le Musée d’architecture en plein air d’Edo-Tokyo, c’est son refus de dissocier l’architecture de la vie quotidienne. Les intérieurs sont meublés, les boutiques donnent l’impression d’être en pause plutôt qu’abandonnées, et les bâtiments sont disposés de manière à recréer des paysages urbains plutôt que des monuments. Même les pièces exposées en extérieur (un tramway d’époque, un bus à capot, une lampe décorative provenant du Palais impérial) prolongent l’histoire au-delà des murs.

En parcourant ces allées, je suis frappé de voir à quel point la transformation de Tokyo s’incarne dans ses cuisines, ses bains publics, ses comptoirs de magasin et ses espaces de vie. Les inégalités, la modernisation, les catastrophes et la résilience sont toutes inscrites dans le grain du bois et les plans d’étage. Ce musée offre un espace où le temps est juxtaposé plutôt qu’effacé. Il permet de comprendre Tokyo comme une accumulation de vies, d’aspirations et de structures, fragile, adaptable et profondément humaine.
Edo-Tokyo Open Air Architectural Museum
ESTABLISHMENT- Japan, 〒184-0005 Tokyo, Koganei, Sakurachō, 3-chōme−7−1 内 都立小金井公園
- ★★★★☆
Traduit de l’anglais par Julien Loock.